Si les conditions d’exercice des responsabilités du manager deviennent de plus en plus difficiles dans l’entreprise, c’est essentiellement du fait de la répercussion dommageable des injonctions paradoxales qui veulent que les ordres soient souvent contradictoires, du fait le la complexité des organisations.
C’est une explication bien connue mais qui, si elle est en grande partie exacte, demeure bien trop succincte. Il est utile de mettre en exergue quelques nuances pour enrichir la compréhension des causes de cette dérive et d’insister sur les conséquences car une part devancière de la population en développant son autonomie dans le travail, tend à trouver des réponses qui préfigurent pour partie le futur du travail tandis qu’une autre accuse une souffrance chaque jour confirmée par les médias.
Le marché des capitaux et l’entreprise
Les capitaux « cherchent à s’investir de façon optimale ». Ce principe libéral est accepté par nos sociétés occidentales comme légitime. On ne pose plus comme déterminant le facteur patrimonial « la capitalisation » des sociétés. De ce fait les placements ne sont pas des investissements mais des actes spéculatifs. Les intermédiaires règnent en maître activant des modèles qui, compte tenu de la rapidité et du nombre des transactions, décident quasiment à leur place. Une valeur en vue peut faire l’objet en une seule seconde de plusieurs dizaines de milliers de mouvements.
La notion d’investissement au contraire, nécessite une prise en compte du temps. Temps de réflexion avant l’investissement, temps de gestation propre à un développement de l’entreprise sur son marché. Le spéculateur vit l’entreprise au travers de prismes tellement déformants que celle-ci est réduite à un titre anonyme qui n’existe qu’au travers d’un modèle économétrique. Il n’est même pas question de ratios d’activité, de trésorerie, de rentabilité… Toutes ces données sont « dans la moulinette » avec d’autres qui anticipent la valeur subjective du titre (l’anticipation chère aux économistes) en fonction des échanges. La valeur du titre s’écarte alors sensiblement de la valeur des actifs de la société. Ainsi une entreprise peut changer de main très rapidement dès lors que la majorité de son capital est sur le marché.
Des conséquences sur les personnes et les organisations
Tout ceci nous sommes nombreux à le savoir mais, sommes nous à même d’apprécier les conséquences produites par une dynamique infernale qui détruit les valeurs en nous isolant des finalités de l’économie ?
La majorité des entreprises ont les moyens de contrôler leurs actifs et de limiter ces conséquences néfastes. Ces mœurs boursières influencent notablement les théories et la pratique du management. Le management est une discipline fragile qui se cherche plus qu’elle ne se trouve. Les écoles de management invitent leurs étudiants à partager ce référentiel financier précaire qui, chemin faisant, produit des théories qui impactent le gouvernement des organisations.
Ainsi naît une culture qui se fonde sur des non-valeurs qui tendent à inverser le postulat d’une entreprise humaine au service de la vie. Les médias prennent le relais de ces nouveaux postulats et chacun finit par penser que « le business » ne peut être qu’ainsi. Mieux que cela, qu’il est légitimement comme cela : le capital est nécessaire, c’est une ressource rare, il se comporte ainsi qu’il ne peut prendre en compte le facteur humain. Car il s’agit bien de cela : le capital n’est plus humanisé ! Les détenteurs se fient aux intermédiaires et les intermédiaires aux algorithmes. Que voulez-vous, tout va trop vite, il faut s’en remettre à la sagesse de ceux qui ont conçus ces systèmes de décision. Or ceux qui en sont les concepteurs ont souhaité répondre à trois objectifs :
Il convient donc d’acheter pour faire un coup et de se retirer au plus vite une fois le profit réalisé. Un tel système ne peut être qu’instable et sans considération pour ce que sont réellement les entreprises dans leur richesse qu’il s’agisse des salariés, des clients, des fournisseurs, des savoir-faire et de toutes les connaissances incorporées dans les produits.
Le management relais des messages et gardien de l’application
L’influence de ces faits sur le management et le relais des concepts justifiant les positions qui les sous tendent par les médias font de cette financiarisation de l’économie réelle une culture qui s’impose aux managers. Le monde de l’entreprise est alors divisé entre ceux qui servent cette quasi-religion et ceux qui la subissent. Ces derniers se sentent impuissants car tous les raisonnements qui s’opposeraient à cet état de fait conduisent à la fermeture de l’entreprise. Nous pouvons le constater chaque jour telle entreprise ferme car les salaires sont supérieurs à ce qu’ils pourraient être ailleurs, certes, elle gagnait de l’argent mais à terme, elle manquera de ressources pour investir et ses profits se tariront. Tout ceci parce qu’il faut optimiser les résultats pour continuer de séduire « la bourse » c'est-à-dire se concilier les modèles.
La menace de perdre son emploi est constante pour les salariés des entreprises cotées. Elle pèse sur le collectif mais aussi sur chacun car le management a dû faire descendre la contrainte au niveau de chaque salarié. Elle ne s’arrête plus aux établissements ou aux équipes. Pour optimiser, il faut que chacun soit au maximum de ce qu’il peut donner. Il n’y a pas « un bon niveau de performance », le référentiel, c’est un objectif mobile qui est déterminé comme devant être significativement au dessus des derniers résultats. Si on atteint une asymptote, il convient alors de changer les conditions globales d’exploitation pour prendre un nouveau départ.
Il faut donc travailler sous la menace et sans rechercher le sens de ce qu’on fait au risque de devoir se réveiller avec la gueule de bois. Le sens n’est pas ce qui est important pour la bourse, or il est nécessaire à l’homme pour agir. Il faut donc réintroduire du sens au risque de devoir gérer de nouvelles contradictions.
Mais alors comment font les managers pour maintenir le système debout dans ce contexte ?
Réponse dans le prochain article de Roland Bréchot, Directeur général du groupe ITG (www.itg.fr) : « les managers et la gestion du sens ».

